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Une croissance verte est-elle crédible? Calculons

Sortons des idéologies, et faisons un rapide calcul pour voir si l’on peut concilier croissance économique de long terme et écologie.

Croissance…

Quand on parle de croissance, on parle en général de croissance réelle: la variation de la quantité de biens et services produits (PIB), corrigée de la perte de valeur de l’argent (inflation).

$$Croissance = \frac{PIB_{année N+1}}{PIB_{année N}}-Inflation$$

A partir de quand peut-on considérer une société en croissance ?

Basons nos calculs sur 1,5%. C’est peu pour financer les promesses de n’importe quel parti politique, mais cela correspond aux prévisions à moyen terme.

En 2050, cela nous donne +52% ($1.05^{28}$). Donc moitié plus de services publics, de loisirs, de joujoux pour petits et grands.

+ Verte

Qu’est-ce que l’on entend par “vert” ?

Partons du principe que cela veut dire respecter l’accord de Paris. Un français émet autour de 11 tonnes d’équivalent CO2 par an, et il faut atteindre 2 tonnes en 2050, dans 28 ans.

= Croissance verte

Il faut donc, en 28 ans, faire moitié plus avec 5 fois moins, et donc améliorer notre efficacité climatique (la capacité à créer de la richesse sans trop émettre de gaz à effet de serre) d’un facteur 8,3 ($1.52*\frac{11}{2}$).

Qu’est ce qui pollue ?

Voici ce qui émmet le plus de gaz à effet de serre en France:

  • Les transports (surtout la voiture)
  • L’agriculture (surtout la viande)
  • Le chauffage (surtout le gaz et le fioul)
  • La construction (surtout le béton)
  • Les biens en général (surtout textile et numérique)

Cela recouvre directement ou indirectement toutes les activités économiques.

Allons-y à fond sur l’efficacité climatique

Dans 28 ans, supposons que l’on ait réussi à:

  • Remplacer la totalité du parc de voitures (voir de camions) par des voitures électriques: 2.8 fois plus efficace.
  • Isoler tous nos bâtiments et remplacer la totalité des chaudières par des pompes à chaleur: 4.5 fois plus efficace).
  • Augmenter massivement la production d’électricité pour brancher tout ça, et ce sans émmetre plus de CO2
  • Réduit l’empreinte carbone de la production de béton (1/4 plus efficace) et de textile (2 fois fois plus efficace)
  • Stopper la progression exponentielle de l’empreinte du numérique, aujourd’hui de 9% par an.
  • Ne pas créer de nouveaux usages fortement émetteurs (voiture autonome, metaverse en 3D 16K, tourisme spatial, bitcoin 2.0).

L’heure des comptes

Quel que soit le secteur, on est loin du facteur 8. Et c’est sans compter sur tous les secteurs pour lesquels les gains d’efficacités attendus sont faibles (aviation, transport de marchandises, agriculture).

Tout mis bout à bout, on voit bien qu’il est peu probable d’améliorer l’efficacité climatique globale de l’économie de plus d’un facteur 3 dans les 28 ans qui viennent, et c’est déjà très ambitieux.

Avec ces hypothèses de croissance et de gains d’efficacité, on obtient plutôt une division par 2 des émissions de CO2 ($\frac{1.52}{3}$), au lieu de 5 nécessaire.

Pour remettre les choses en perspective, sur les 30 dernières années, les émissions en France ont baissé de 19%, en bonne partie en raison des délocalisations.

L’effet rebond: Il est pas beau mon Hummer électrique?

C’est l’effet rebond. Il a jusqu’à présent annihilé l’essentiel des gains d’efficacité, et il faudra une forte volonté politique pour le limiter.

Le CO2, et après?

Tout cela ne concerne que les émissions de gaz à effet de sert. Pour autant

  • Les papillons et les abeilles ne butinent pas le béton, fût-il vert.
  • Une mine d’exploitation de métaux pollue les rivières même avec des pelleteuses Tesla.

La majorité des activités économiques (et a fortiori leur croissance) ont un impact sur l’environnement bien au-delà de la question du CO2.

Contre-argument 1: Les technologies du futur

Dans les 28 ans qui viennent, d’autres innovations technologiques viendront améliorer notre efficacité sur certains points.

Peut-être, mais c’est maintenant qu’il faut commencer à remplacer nos voitures, nos chaudières et nos avions si l’on veut avoir terminé dans 28 ans.

Contre-argument 2: Couper les cheveux en 4

On peut toujours jouer sur les chiffres:

  • Calculer différemment les emissions actuelles

  • Revoir les hypothèses de gain d’efficacité, et trouver un expert particulièrement optimiste.

  • Se contenter d’une croissance plus faible, 1% ou même moins.

Les chiffres pris ici viennent de sources officielles, et ne sont pas spécialement pessimistes. Mais même en les ajustant encore, on est si loin du compte que la conclusion restera la même.

Contre-argument 3: Prendre l’argent aux riches

Quand on demande de la croissance, au fond ce que l’on veut, c’est de l’argent pour soi, du pouvoir d’achat. Et si plutôt que de croître, on redistribuait?

Plus on est riche, plus en pollue, c’est vrai. Mais attention, les 10% des ménages les plus aisés émettent 2 fois plus que les plus modestes tout en gagnant 10 fois plus. A PIB constant, Robin des bois augmenterait les émissions de CO2.

La redistribution ne peut être qu’une partie de la solution.

Une autre croissance

Revenons sur notre formule:

$$\frac{PIB_{année N+1}}{PIB_{année N}}-Inflation$$

La partie gauche est objective, pas la partie droite.

Pour mesurer l’inflation:

  • On prend le panier moyen de biens et services acheté par le consommateur
  • On regarde comment évolue le prix de ce panier.

Sauf que les habitudes de consommation et les biens à la vente changent. Et la façon dont on en tient compte fait toute la différence.

Le coeur du sujet ici, c’est la prise en compte de ce que l’on appelle l’effet qualité:

  • Remplacer 20 vestes shein à 11€ (#ThanksOuïghours) par une patagonia garantie à vie à 200€: inflation ou création de richesse?
  • Remplacer 3 smartphones irreparables jeté au bout de 20 mois, par un seul plus cher mais garanti 5 ans: inflation ou création de richesse?

Si l’on considère cela comme une création de richesse, alors on peut théoriquement concilier croissance en PIB et baisse de production en volume.

Mais attention, ce n’est pas qu’une question de calcul, il faut que les habitudes de consommation changent drastiquement, et que tout le monde, de gré ou de force, consomme beaucoup moins mais mieux.

Et si c’est cela le secret de la croissance verte, alors autant le dire directement, la différence avec ce que pronent les partisants de la décroissance n’est plus que comptable et sémantique.

Croissance verte (en € de PIB) = Décroissance (en quantité de biens et services)

Au-delà des batailles sémantiques

  • OUI, il nous faut des voitures électriques, mais aussi moins de voitures, moins grandes, faisant moins de km, moins vite.
  • OUI, il nous faut des pompes à chaleur, mais aussi des logements plus petits, dans lesquels on met moins de choses que l’on change moins souvent.
  • OUI, il nous faut des vaches qui pêtent moins, des avions à hydrogène, du côton bio et des smartphones écolos. Mais il faut aussi manger moins de viande, voyager moins loin et moins souvent, et globalement consommer moins.

En un mot, il nous faut décroître. Appelons ça croissance verte si vous préferez.